Vers la fin de sa vie,
Victor Nazaire fut pris de mélancolie. Sentant proche la fin de son chapitre terrestre, qu'il aura marqué du signe du courage, il décida de revenir au pays qui le vit naître pour un ultime saut dans le vide.
Installé sur un rocher au bord d'une plage de Tarifa, province de Cadix, face aux côtes marocaines, où il était venu rendre visite à son ami
Fermín Salvochea, grande figure de l'anarchisme andalou, que Victor prit la décision d'un retour au pays. La boucle était bouclée, jugea-t-il, pensant au courrier qu'il avait reçu de sa Bretagne natale, où un proche lui annonçait le décès de l'Angela-de-l'Estuaire. Une séparation dont il ne put jamais tout à fait effacer le remords, apaiser la douleur, se pardonner la lâcheté... Elle, pour qui il écrivit, sans lui faire partager, ce qui demeura son grand regret amoureux :
ÉCHO
Voici que s'ouvre
La fleur de l'aurore
Te souviens-tu
De ce fond de soir
Le dard de la lame
Épand son parfum froid
Te souviens-tu
De ce regard d'août
Sur le port du Guilvinec
Je n'ai rien voulu
Rien voulu te dire
J'ai vu dans tes yeux
Deux jeunes arbres fous
De brise, de rire et d'or
Qui remuaient
Je n'ai rien voulu
Rien voulu te dire
Le bagage que Victor Nazaire laissa après sa mort était des plus légers. Jugez-en : un porte-monnaie (vide) / Un crachoir de poche / Une trousse à outil de bicyclette sur laquelle est inscrit le mot « chimère » / Une paire de lunettes / Un coquillage portant l'inscription « Saint-Nazaire » / Un miroir / Une cravate/ Un carnet de 18 poèmes*, d'où j'extrais quelques passages pour vous donner un aperçu de l'immense talent poétique :
Poème n° 1. Où Victor Nazaire parle de sa naissance. On ne peut qu'admirer la finesse de l'image, la force du trait :
NAISSANCE
Ce siècle avait deux ans. Dans la tourbe de la Brière.
Au-dessus des roseaux, les oiseaux pointaient leurs becs fiers.
Au loin par flots de Loire traversés
Étraves noires et lourds étambots rabotés
Dans ce plat pays où les hommes courbent l'échine
Où le mandarin est arrivé à pied par la Chine,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau,
Naquit d'un sang breton et breton à la fois
Un enfant sans couleur sans regard et sans voix
Cet enfant que la vie appelait à vivre,
Mais qui manquait de vivres pour vivre
C'est moi.
Chers amis de la poésie, c'est le cœur saignant que j'abrège... Si je m'écoutais... Voici à présent, le poème n° 6, son poème le plus emblématique :
OCEANIC INTOX
Oh ! Combien de nazairiens, combien de nazairiennes
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !
Oh ! Combien de nazairiens, combien de nazairiennes
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans une mer sans lune, par une nuit sans fond
Dans ce morne océan à jamais évanouis
Combien ont disparu dur et triste horizon
Sous l'aveugle fortune à jamais enfouis
Oh ! Combien de joyeux, combien de courses lointaines,
Sont partis nazairiens pour des nuits sans fond
Dans une mer sans lune à jamais nazairienne
Dans ce morne océan sous l'aveugle fortune
Combien ont disparu durs et tristes évanouis
A jamais enfouis dans l'horizon !
Oh ! Combien de combiens, combien de combiennes
Qui sont partis marins pour des courses nazairiennes
Dans une mer de fortune, dur et triste horizon
Par une nuit sans océan, combien de capitaines
Sont partis trop loin, rien nazaire de courir
Il faut partir à point.
* Merci à l'Association Victor Nazaire, passage Bel Air, à Saint-Nazaire, pour l'ensemble des documents mis à ma disposition, il y a longtemps, sans autre contrainte que celle de perpétuer la mémoire du Maître. J'espère y être parvenu. Sinon, le "droit de réponse" est rigoureusement rigoureux !
l'Erby Show